Fête nationale brutale

Oswald Sigg

Mais le plus doux ne peut pas vivre en paix, s’il ne plaît pas à son méchant voi­sin. (Friedrich Schiller, Guillaume Tell)

Lejla Boskovic (pseudonyme), Suissesse d’une bonne cinquantaine d’années formée dans le do­maine des soins, souffre depuis 15 ans d’une maladie chronique. Au bénéfice d’une rente AI, elle vit avec son chien et son chat dans un petit appartement de la banlieue d’une grande ville. On trouve là des familles de la classe moyenne avec des enfants, dont le père est p. ex. policier ou fonctionnaire à la commune, alors que la mère est au foyer ou travaille à temps partiel à la Migros. On croise tout ce monde à la place de jeux – là où il y a des espaces verts entre les immeubles, des bacs à sable et des coins pour pique-niquer.

Du balcon de son appartement situé au rez-de-chaussée surélevé, Madame Bosko­vic a plaisir à regarder les espaces verts et les enfants en train de jouer. Mais par­fois, elle doit aussi entendre des choses désagréables, lorsque, le soir venu, les hommes ont bu quelques bières et font des blagues grivoises sur les femmes seules ou critiquent celles qui ne travaillent pas et vivent aux crochets des autres.   

Accrochage

Un après-midi, alors qu’elle arrose ses géraniums, des enfants jouent à la balle. A plusieurs reprises, la balle vient taper son balcon. Le chat prend la fuite tandis que Madame Boskovic gronde les enfants. Une maman s’en mêle. Le ton monte de part et d’autre. Un pot de fleurs tombe du balcon – ou a été renversé ? Dans tous les cas, Madame Boskovic appelle la police, qui vient constater les faits puis repart. Mais la voisine porte plainte. Douze jours plus tard, l’administration communale annonce à Madame Boskovic la visite d’un fonctionnaire des tutelles. Elle est furieuse : elle subit des provocations, des injures et des déprédations de la part de ses voisins et à pré­sent, on veut la mettre sous tutelle suite à une dénonciation anonyme !

Déclaration de guerre

Le jour suivant, le 1er août, l’espace vert ne tarde pas à s’animer. Les voisins bien-aimés picolent pour se mettre dans l’ambiance de la « grill-party du 1er août ». Les premières lumières sont celles des lampions ornés d’une croix suisse, suivies de celles des grills où se prépare le menu de la fête fédérale : saucisses grillées accom­pagnées de salade de pommes de terre et de tomates (avec mozzarella = croix suisse). Puis vient le moment de l’incontournable feu d’artifice. La base de lancement des feux se trouve devant son balcon. Elle ne doit rien manquer. Pas même les vé­suves qui crachent des étincelles. Madame Boskovic et ses animaux se sont cachés depuis longtemps. Les artificiers fédéraux braillent. Une fusée finit bêtement sa cour­se sur son balcon. L’offensive dure quinze longues minutes. Après quoi les enfants doivent aller se coucher, suivis peu à peu des fêtards. Cette nuit-là, Madame Bosko­vic ne parvient plus à trouver le sommeil. Depuis, elle entend souvent des fusées la nuit, comme si c’était à nouveau le 1er août.

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