Chômage des jeunes en Europe et apprentis en Suisse

Jean-Daniel Delley

Un enjeu à l’intersection des politiques de l’emploi, de la formation et de l’intégration : Il y a quelques années encore, des jeunes en fin de scolarité obligatoire ne trou­vaient pas de place d’apprentissage. Aujourd’hui, dans cer­tains secteurs, les entre­prises cherchent désespérément des candidats.

Le Secrétariat d’Etat à la formation, à la recherche et à l’innovation imagine de re­cruter chez nos voisins qui ne connais­sent pas le système dual de formation profes­sionnelle.

On comblerait ainsi la pénurie d’apprentis en Suisse tout en contribuant à atténuer le chômage massif des jeunes en Europe.

En avril dernier, les 81’500 places d’apprentissage offertes par les entreprises n’avaient rencontré l’intérêt que de 78’000 jeunes. La pénurie se fait surtout sentir dans la construction et l’architecture, l’agriculture, les professions techniques et l’industrie de transformation. Au sud de l’Europe au contraire, le taux de chômage des jeunes atteint des proportions dramatiques. D’où le projet de faire appel à ces derniers pour combler le déficit de la demande locale. Déjà l’Allemagne a signé un accord avec l’Espagne dans ce sens et une expérience pilote de six semaines vient de débuter à Leipzig, à l’issue de laquelle les candidats décideront s’ils veulent en­treprendre un apprentissage de trois ans.

Concrétisation difficile

L’idée paraît à première vue séduisante. Mais sa concrétisation devra faire face à des difficultés – le niveau de formation initial des candidats, la langue notamment – et risque de produire des effets indésirables. Dans un point de vue du 27 août der­nier paru dans leTages-Anzeiger, Rudolf Strahm, spécialiste de la formation profes­sionnelle, craint que ces jeunes, une fois formés, s’installent en Suisse plutôt que de retourner exercer leur métier dans leur pays, où il y a  trop souvent pléthore d’universitaires et pénurie de professionnels.

Il rappelle que la Suisse, au cours de la dernière décennie, a fait preuve de négli­gence dans la formation d’une relève, préférant importer une main-d’œuvre déjà for­mée ou employer des salariés sans formation; c’est le cas notamment dans les pro­fessions de la santé, dans l’hôtellerie-restauration où seule une entreprise sur dix forme des apprentis, dans la branche de l’informatique qui, malgré le besoin de main-d’œuvre, persiste à ne pas augmenter le nombre des places d’apprentissage. Plutôt que de faire venir des jeunes en Suisse, Rudolf Strahm préconise d’investir directe­ment dans ces pays pour des ateliers d’apprentissage et des écoles profession­nelles. Pour ce qui est des pays de l’Est européen, les sommes que nous payons au titre de participation au Fonds de cohésion de l’Union européenne devraient y contri­buer.

Pourtant, s’il y a pénurie d’apprentis en Suisse, ce n’est pas faute de candidats po­tentiels. Pour Margrit Stamm, directrice de l’Institut pour les questions de formation à Berne, les entreprises donnent trop d’importance aux résultats scolaires des candi­dats à l’apprentissage et négligent de prendre en compte des qualités telles que la motivation, l’engagement et la tolérance au stress. Ainsi des milliers de «mauvais élèves» sont privés de formation professionnelle, en particulier des enfants de mi­grants.

La formation en Suisse de jeunes Européens au titre de la promotion du système dual que connaît notre pays restera un phénomène marginal. La priorité reste d’offrir à tous les adolescents résidents la chance d’acquérir les compétences nécessaires à une intégration professionnelle. Et là, nous sommes encore loin du compte.

(Domaine Public, 3 septembre 2013)
http://www.domainepublic.ch/articles/24175

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