Quand l'emballage l'emporte sur le contenu

Jean-Daniel Delley

L’escroquerie politique n’est pas passible du Code pénal. Elle peut même se prati­quer avec succès. Et c’est la démocratie directe qui en souffre. En soute­nant l’initiative «contre une immigration de masse», une majorité du corps électoral s’est donc prononcée en faveur d’un plafond annuel et de contingents d’étrangers autorisés à séjourner durablement en Suisse.

En toute bonne foi, elle a cru opter pour un contrôle et une réduction du flux migra­toire remplaçant une aug­mentation sans limites.

Mais ces citoyennes et citoyens ont-ils lu le texte de l’initiative? Plafond et contin­gents seront déterminés «en fonction des intérêts économiques globaux de la Suisse». Donc selon les besoins exprimés par les entreprises. L’économie conti­nuera ainsi à réguler l’immigration, comme jusqu’à présent dans le cadre de la libre circulation avec l’Union européenne. Il n’est pas question d’une réduction de prin­cipe.

Contingents et afflux d’étrangers

C’est d’ailleurs sous le système des contingents, en vigueur avant l’introduction de la libre circulation, que notre pays a connu le plus fort afflux d’étrangers.

Ce sont les auteurs de l’initiative Ecopop qui expriment clairement un tel objectif: une croissance limitée annuellement à 0,2% de la population résidente. Ce n’est pas le souci de l’UDC qui, sous couvert de préserver le pays d’une immigration jugée né­faste – pression sur le marché du logement, transports, bétonnage… –, ne veut en réalité pas renoncer à la main-d’œuvre étrangère, mais la fragiliser: séjour saison­nier, obstacle au regroupement familial, statut précaire qui favorise la docilité. Ce qui ne l’empêchera pas de crier au viol de la volonté populaire au cas où le plafond lui paraîtrait trop élevé et de lancer une nouvelle initiative dite «de mise en œuvre». C’est pourquoi nous avions parlé d’escroquerie.

Les partisans de l’initiative ont sans doute été séduits par l’affirmation d’une autono­mie retrouvée, comme le proclame fièrement l’alinéa premier du nouvel article cons­titutionnel: «La Suisse gère de manière autonome l’immigration des étrangers.» Pour le surplus, le Conseil fédéral doit sans délai se rendre à Bruxelles pour négocier les détails, indique doctement l’UDC.

Pourtant les fanfaronnades de nos nationalistes ne feront pas longtemps illusion. Le vote du 9 février dernier a fragilisé notre position à l’égard de l’Europe. En fait d’auto-nomie, nous nous sommes mis en situation de dépendance. Nous sommes les de-mandeurs puisque nous n’avons pas tenu nos engagements contractuels. Et la me-nace de mesures de retorsion est réelle.

Détestation de l’ Europe

L’UDC n’en a cure. Sa ligne de conduite permanente est dictée par sa détestation de l’Europe et consiste à détricoter nos relations avec Bruxelles. L’Espace économique européen, rejeté le 6 décembre 1992, représentait une perte de souveraineté inac­ceptable. Les accords bilatéraux? Une stratégie cachée de la part des autorités pour camoufler une adhésion rampante.

Et maintenant? Ce n’est pas le problème des nationalistes qui ne pensent et n’agis-sent que pour manifester et renforcer leur pouvoir en surfant sur les humeurs et les insatisfactions d’une partie de la population, sans considération aucune pour l’impact de leurs propositions.

Pour expliquer le malaise à l’égard des flux migratoires, on a beaucoup évoqué le stress que provoqueraient les transports en commun bondés, la pénurie et le coût du logement, le bétonnage du territoire, la sous-enchère salariale entre autres. Ces mo­tifs sont plausibles. Mais la géographie des résultats autorise une explication com­plémentaire. Les régions censées être les plus touchées par ce stress ont rejeté l’ini-tiative, alors que le soutien est venu de celles qui sont le moins concernées.

C’est donc qu’il existe une fracture entre les centres urbains, moteurs de la crois­san-ce économique, et les territoires périurbains et ruraux, nostalgiques d’une Suisse plus tranquille et préservée des changements. Ces derniers oubliant qu’ils bénéfi­cient de la richesse créée par les premiers – voir notamment la péréquation finan­cière intercantonale. A terme, cette fracture peut mettre en péril la cohésion confédé­rale.

Vous l’avez probablement observé au sein de votre entourage – «Non, je ne suis pas xénophobe, mais…» –, cette votation fut l’occasion de marquer le coup, de donner un signe, de manifester un ras-le-bol indépendamment du sujet en jeu, sans considé­ration des effets juridiques, et un sentiment d’impuissance, de protester contre une évolution que même le politique ne parvient pas à maîtriser, à façonner. Dans ces conditions, la démocratie directe perd sa fonction de contre-pouvoir telle que conçue par la logique de nos institutions et devient l’exutoire d’un mal-être. Le débat politique s’efface au profit de l’expression des émotions. C’est là précisément le terrain qu’af-fectionnent les populistes.

Le sens de la croissance

Le dossier de l’immigration, plutôt que de focaliser sur les étrangers boucs émis­saires, aurait pu et pourrait encore donner lieu à des questions d’une tout autre im­portance sur le sens et la nature de la croissance, la gestion des ressources non re­nouvelables, la répartition équitable des richesses. Il aurait pu et pourrait encore nous conduire à l’examen critique de la politique délibérée de notre pays consistant à attirer par des attraits fiscaux les fortunes étrangères et les sièges des sociétés mul­tinationales, privant ainsi nos voisins de ressources indispensables, au nom d’une concurrence de fait déloyale. Car une partie de notre richesse, osons le dire, relève de la prédation.

Revenons à l’actualité. La Suisse, qui se croit maintenant autonome, se trouve en réalité face à des incertitudes qu’elle ne parvient pas à dissiper. Simonetta Somma­ruga annonce son intention de concrétiser rapidement les exigences de l’initiative. C’est tant mieux. Ainsi nous ne tarderons pas à connaître les effets néfastes de ce vote.

Et, qui sait, peut-être éclairés enfin sur la portée de cette décision, serons-nous prêts à la revoir? Aucun article constitutionnel n’est gravé dans le marbre.

Adresse de l'article: http://www.domainepublic.ch/articles/25239 / 13 février 2014

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