Le très lucratif business de la misère

Sylvie Gardel

HEBDO. Haïti. Le monde entier a voulu aider Haïti après le séisme qui l’a ra­vagé en 2010. Mais les milliards de la reconstruction ont surtout profité à des employés des pays donateurs, d’ONG et d’entreprises étrangères.

Quelques jours avant le troisième anniversaire du tremblement de terre du 12 janvier, le Canada a annoncé le gel de son aide à Haïti. La raison? Le bilan déplorable des efforts de reconstruction. La faute à qui? «Aux institutions gouvernementales haïtiennes.» Certes, elles ne sont pas un exemple de droiture (lire L’Hebdo du 3 jan­vier). Cependant, la réponse canadienne s’apparente davantage à la logique du «qui veut noyer son chien l’accuse de la rage» qu’à la réalité.

Malgré l’absence de trans­parence et d’imputabilité, les think tanks américains Center for Global Development et Center for Economic and Policy Research ont établi que le Gouvernement haïtien n’a touché que 6% des 9,5 milliards de dollars effectivement versés par la commu­nauté internationale (6,4 milliards remis par les Etats et 3,1 mil­liards de dons). Tandis que les ONG et entreprises privées locales n’en ont reçu que 0,4%.

L’argent a dis­paru

Sans compter qu’une grande partie es montants promis n’est jamais arrivée dans le pays. Si les Etats étrangers ont versé 6,4 mil­liards, ils en avaient promis 10,4. Le reste (38,5%) dormait toujours dans les coffres des trésoriers en décembre (ONG internationales, Banque mondiale, ONU, consultants et entreprises de cons­truction, etc.).

Quant aux 6,4 milliards dépensés, ils ont surtout profité aux grands pays donateurs – Etats-Unis, Canada et Venezuela – au travers d’un système de contrats de gré à gré et de rétrocessions déjà utilisé et dénoncé en Irak et en Afgha­nistan. L’argent a d’abord servi à rembourser les ser­vices des différents départe­ments gouvernemen­taux, en particulier américains, et à financer les infrastructures sur place comme la «Log Base» des Nations Unies. Une véritable ville dans la capi­tale haïtienne desti­née à une élite de travailleurs humani­taires plus qu’aux locaux: voitures de golf, bacs à fleurs, restaurants proposant une cuisine du monde entier, bâtiments climatisés, etc.

Quant à la part remise aux orga­nismes internationaux d’assistance et aux grandes ONG, «l’argent est en fait retourné d’où il venait», dé­nonçait l’an dernier sur CBS Robert Fatton, professeur de politique et affaires étran­gères à l’Université de Virginie. L’agence américaine de développement international (USAID) a, par exemple, attri­bué 75% d’une enveloppe d’un milliard de dollars à des contractants privés améri­cains. 

L’échec humanitaire 

«Des dizaines de milliers, des centaines de milliers de personnes sont ici pour aider, mais elles occupent des fonctions qui devraient être exercées par les Haïtiens... Vous ne pou­vez pas vous plaindre des manquements de l’Etat haïtien si vous ne l’aidez pas à devenir plus fort. Durant des décennies, nous n’avons pas réellement investi dans cette direction», regrette Nigel Fischer, l’envoyé spécial de la Mission de stabili­sation de l’ONU en Haïti. 

Chercheur au Centre tricontinental à Louvain, Frédéric Thomas va encore plus loin. Dans son dernier livre, L’échec humanitaire, il dénonce un système qui fonctionne en vase clos: «Trois ans après le séisme, la plupart des organisations humanitaires sont en train de quitter le pays et n’ont pas répondu aux véritables problèmes. Pendant ces trois années, elles ont tenu à l’écart l’ensemble des organisations haïtiennes qui travaillaient depuis des années à essayer de résoudre les problèmes auxquels elles étaient confrontées.» 

Priorité suisse 

Dans ce commerce international de la misère, la Suisse fait figure d’exception. En­gagée de longue date dans le pays, la Direction du développement et de la coopéra-tion (DDC) a au contraire investi davantage de fonds que promis initia­lement. Et de­puis cette année, Haïti est même inscrit comme l’une des priorités de la DDC par décision parlementaire. 

Quant aux 66 millions de dons récoltés par la Chaîne du bonheur, près de 50 ont été injectés dans des projets dé­veloppés et réalisés par des ONG suisses sur place, comme Caritas, l’EPER, Terre des hommes, Helvetas, la Croix rouge suisse, etc. 

Malgré ces résultats con­crets et encourageants, certaines d’entre elles s’interrogent cependant sur la pertinence de leurs activités dans un pays dont le destin est bien souvent comparé au mythe de Sisyphe.

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Paroles non tenues

Après le séisme qui a largement détruit Haïti, de nombreux Etats ont promis de ver­ser des milliards pour aider à la reconstruction. Mais les sommes débloquées sont très en dessous des promesses.

Etats-Unis 3,9 milliards promis / 2,2 milliards (56%) déboursés

Venezuela 1,2 milliard promis / 230 millions (19%) déboursés

Canada 926 millions promis / 684 millions (74%) déboursés

Union européenne 805 millions promis / 408 millions (51%) déboursés

Suisse (DDC) 38 millions promis / 44,5 millions (117%) déboursés 

«Des centaines de milliers d’étrangers occupent des fonctions qui devraient être exercées par des Haïtiens. » Nigel Fischer, ONU

Source : Bureau de l’envoyé des Nations Unies en Haïti, dé­cembre 2012

(L’HEBDO, 18 avril 2013)

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