Le populisme n’existe pas !

Jean-Noël Cuénod

Populisme. Jamais mot ne fut plus utilisé durant la campagne des élections euro­péennes. Médiacrates psitacistes et politiciens polymorphes l’ont mis à toutes les sauces: vertes, brunes, rouges, noires, bleues (marines). 

On se serait cru dans Le Malade Imaginaire, lorsque Toinette déguisée en médecin entonne sa fameuse ti­rade du poumon («le poumon, le poumon, vous dis-je!»). La gérante de l’épicerie familiale Le Pen: «populiste!» Le peroxydé batave Geert Wil­ders: «populiste!» Et même le tribun de la tribu «gauche-gauche» Mélenchon: «po­puliste, populiste, vous dis-je!» 

Populisme est un terme vague, vaseux, paresseux qui ne signifie rien et occulte les véritables appartenances idéologiques de ceux sur lesquels cette étiquette est col­lée. D’où vient-il ce mot? Sous sa terminologie russe narodnichestvo, il apparaît pour la première fois dans l’Empire du Tsar dès 1850-1860 pour qualifier un mouvement socialiste de type rural. Dans les années 1920, le populisme se rapporte à un mou­vement littéraire français né dans les milieux de gauche, afin de promouvoir une écriture basée sur la description des conditions de vie des plus pauvres, en dehors de toutes considérations esthétisantes ou psychologisantes. 

Pourquoi donc utiliser ce terme dans un contexte qui n’a rien à voir avec ses ori­gines? Les populistes seraient-ils appelés ainsi parce qu’ils s’adressent au peuple? 

C’est oublier que ces partis dits «populistes» ne s’adressent pas au peuple. Ils se contentent de flatter en nous, qui faisons partie de ce peuple, les instincts les plus vils et d’attiser ces haines mal recuites que tous nous portons, ce qui est plus payant à court terme que d’en appeler à la raison.  Comme le disait Talleyrand, le but est «d’agiter le peuple avant de s’en servir.» 

La langue française dispose d’un terme beaucoup plus précis pour qualifier ceux qui flattent le peuple pour le soumettre à leurs intérêts, à savoir le mot «démagogue». Mais user du mot précis contraint son utilisateur à aiguiser son propos et le force à appeler un chat, un chat. Or, il ne faut surtout pas nommer les choses de façon pointue dans la novlangue médiatique. Allons au plus vite en évitant ces sujets qui fâchent. «Populiste, ça ne mange pas de pain; c’est même plutôt sympa, non?» Et c’est ainsi que cette novlangue banalise des opinions indignes. 

Les mots ne sont jamais innocents. Comment qualifier ces partis de la démagogie? De néofascistes? Si l’on prend la définition classique: exaltation du racisme, du mili­tarisme et du nationalisme, volonté d’abattre la démocratie et emploi de milices, la plupart d’entre eux ne répondent pas à la totalité de ces critères, à part les Grecs du mouvement «Aube Dorée» qui se réfère explicitement au nazisme et, dans une cer­taine mesure, le Jobbik hongrois avec sa milice paramilitaire la nouvelle Magyar Gárda

Ce qui les caractérise, c’est le nationalisme, c’est-à-dire l’exaltation de son pays en rejetant ce qui est autre. A ne pas confondre avec le patriotisme qui caractérise l’affection que l’on porte à son pays sans pour autant rejeter l’étranger. Mais ce na­tionalisme est tout sauf univoque, comme nous le décrivons dans ce numéro. Entre le national-conservatisme, le nationalisme-social, le libéral-nationalisme les différences sont évidentes. Pour comprendre ce phénomène, il convient donc de commencer à utiliser les mots justes. Les nationalismes existent. Le populisme n’existe pas. 

(La Cité 5/14) 

 

LA CITÉ 

Fabio Lo Verso 

Ce titre de presse est né avec l’idée que la valeur du journalisme se situe entre ceux qui font les journaux et ceux qui les lisent, plus précisément dans la na­ture de l’entente, alliance ou contrat moral que les lecteurs et les journalistes parviennent à établir: une relation désintéressée mais d’intérêt public.

Fondé par Fabio Lo Verso, ex-correspondant parlementaire à Berne pour la Tribune de Genève et ancien rédacteur en chef du quotidien suisse Le Courrier, le journal La Cité a vu le jour en septembre 2011.

A but non lucratif, sans orientation idéologique ou partisane, La Cité tire sa force d’un lectorat en mouvement, de celles et ceux qui veulent que le paysage de la presse se régénère par la pratique d’un journalisme d’approfondissement de qualité.

Les années de concentration médiatique et de standardisation des journaux ont im­planté un mode d’appréhension de l’actualité privilégiant la brièveté et l’accélération. Erigée autrefois en reine de l’actualité, l’information fast food et people n’est plus qu’un fétu ballotté par des vents contraires. 

La Cité est aussi partie de l’idée que l’ère du zapping et du picorage de news nourri­rait par contraste le désir d’une nouvelle presse qui transforme, elle, l’information en savoir.

Lorsqu’on entrave, détourne ou étouffe la propension de l’Homme à se doter de con­naissances et de savoirs, les relations entre individus se crispent, la médisance tient lieu de conversation, le jugement hâtif et vexatoire devient la règle, la polémique sté­rile et les accusations ad personam supplantent le débat d’idées. C’est ce travers, dans lequel la presse traditionnelle ne cesse de glisser, que La Cité dénonce.

(Informez-vous sur www.lacite.info

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