Aide social: CLÉMENTINE

Hälfte / Moitié

La précarité pour moi, c’est plein de choses, dont l’aspect financier bien sûr. J’ai été trois ans à l’aide sociale. C’était difficile. Je ne sais pas sur quoi ils se basent pour définir un minimum vital mais ce n’était pas suffisant. Mon compagnon qui est sans papier, ils le comptaient vivant ici, et du coup ils me déduisaient sa part de loyer alors qu’il lui était interdit de travailler.

Et il y a plein de familles qui vivent cela, je ne suis pas la seule. Mais la précarité c’est aussi les préjugés sur un quartier. Par exemple le quartier où je vis, pour les habitants de la ville, c’est «les Baumettes», c’est une prison française. Il y a beaucoup de préjugés sur le quartier alors qu’il est mixte. Il y a tous les revenus, il n’y a pas que des bas revenus mais tout le monde est catalogué, à la même enseigne. On est vite jugé: «Ah tu habites là, alors tu es comme ça!» alors que ce quartier, il n’est pas plus pourri qu’un autre.

Je vois des familles autour de moi qui galèrent, c’est difficile les fins de mois, elles ont de la peine. Il y a des familles qui font tout pour sortir de l’aide sociale, mais rien n’est fait pour les encourager. A l’Hospice général, ce qui est humiliant, c’est de devoir chaque mois montrer ses relevés bancaires pour prouver qu’on n’a pas reçu d’argent. C’est une totale intrusion. S’il y a un petit peu plus d’argent sur notre compte, ils vont le déduire de notre rente. Tu n’as pas non plus le droit de partir en vacances car sinon ils te déduisent les jours partis en vacances. Les gens ne le savent pas forcément qu’ils ne peuvent pas partir. A l’Hospice, tu n’as pas le droit de souffler, tu n’as le droit à rien, tu es bloqué. Si tu n’es pas bien, tu n’as pas le droit de te ressourcer même si ce n’est qu’une semaine.

Dépendre de l’aide sociale, c’est affronter le regard des gens, surtout dans l’administration. Je voulais faire venir ma belle-mère ici, j’ai expliqué ma situation. On m’a dit: «Ce n’est même pas la peine, ils vont refuser l’autorisation». J’ai répondu: «Sous prétexte que je suis à l’aide sociale, je ne peux pas faire venir la grand-mère de mes filles pour qu’elle puisse les voir.»

«Vous n’avez qu’à travailler, madame!» J’ai trouvé cela irrespectueux. Moi j’estime que quand on travaille dans l’administration, on respecte les gens, moi je les respecte et la façon dont elle m’a répondu m’a mise sur la défensive, on se braque. Ce n’est pas l’extérieur qui nous juge parce qu’on est à l’aide sociale, mais c’est l’administration qui nous catalogue. Il y a beaucoup de travail à faire pour sensibiliser, pour que les personnes ne soient pas jugées, surtout quand cela vient de l’administration. Ce sont mes enfants et mon mari qui me donnent des forces pour me battre, mais je me souviendrai toute ma vie de ma période à l’aide sociale. Depuis que j’en suis sortie, je revis. Les préjugés à l’aide sociale c’est dur à vivre. On devrait sortir de la précarité par le travail. Ceux qui ont un travail mais dont les salaires sont trop bas, ils sont obligés d’aller demander de l’aide. Actuellement, les gens préfèrent rester à l’aide sociale, car parfois ils se retrouvent avec le même revenu que s’ils travaillaient.

Mon compagnon a vécu la précarité. Il vient d’un autre pays et à son arrivée il a fait ce qu’il a pu pour survivre. Il avait une interdiction de territoire. Cela fait 8 ans qu’il est là et 5 ans qu’on est ensemble. Cela fait 19 mois qu’on a demandé à se marier et on n’a toujours pas de réponse. J’appelle, je m’informe, j’insiste, je ne lâche pas, je n’en peux plus. Pour mon compagnon, c’est l’éloignement de sa famille qui est le plus difficile à vivre maintenant et c’est le fait d’être interdit de travailler aussi. La paix, pour moi, ce serait que je puisse me marier, que mon compagnon puisse travailler, qu’on puisse se sentir bien, partir en vacances en famille, qu’on ait une vie tranquille mais aussi… Qu’il y ait moins de misère dans le monde, car cela fait mal de voir les infos. Tu n’as plus envie de regarder ce qui se passe en Syrie, en Palestine, en Irak. On ne peut pas être en paix sans les autres. Nous on est musulman, cela fait encore plus mal, car l’image des musulmans est salie dans le monde entier, alors que l’Islam ce n’est pas ce qu’on voit, on est tous catalogués.

(Texte publié dans «Carnet de vies», 2014

https://www.bateaugeneve.ch/carnet-de-vies/)

Zurück


Unterstützen Sie den Mediendienst
Hälfte/Moitié mit einer Spende über PayPal:



Bitte teilen Sie unsere Artikel: