Les œuvres d’entraide et l’aide sociale publique — de la complémentarité à la subsidiarité ?

Hälfte / Moitié

Prof. Dr Carlo Knöpfel, Patricia Frei, Sandra Janett

Une étude mandatée par Caritas Suisse, l’Armée du Salut et la Croix-Rouge suisse constate : L’aide sociale publique est sous pression. Le nombre de cas augmente, la durée moyenne des prises en charge s’allonge, la situation des personnes touchées par la pauvreté se complexifie, les succès de l’intégration stagnent. Cette évolution a un impact sur les œuvres d’entraide.

Ces dernières jouaient jusqu‘ici un rôle complémentaire à celui de l’aide sociale. Leurs services de consultation, les prestations qu’elles offrent et leur capacité d’apporter une aide individuelle permettaient aux personnes en situation de précarité de respirer et de retrouver une petite marge de manœuvre.

Dans ce contexte, la question se pose de savoir s’il faut désormais que les œuvres d’entraide endossent de plus en plus les tâches faisant partie en principe du domaine de compétence de l’aide sociale publique. Le danger de cette évolution réside dans le fait que l’aide sociale publique risque de se cantonner de plus en plus dans un rôle subsidiaire à celui de l’aide sociale privée, ce qui remettrait en question la coopération et la collaboration qui existaient jusqu’ici.

La présente étude observe, sous la perspective des œuvres d’entraide, la manière dont la collaboration avec les services sociaux a évolué entre 2005 et 2015. L’étude est structurée en trois parties : elle évalue d’abord les résultats d’un sondage en ligne auprès des collaboratrices et collaborateurs des œuvres d’entraide mandataires ; elle présente ensuite 10 brèves études de cas mettant concrètement en évidence la collaboration actuelle entre l’aide sociale publique et les œuvres d’entraide et enfin, elle rapporte les propos de 7 expertes et experts interviewés sur la question.

L’étude montre que ces dernières années, la relation, la forme de collaboration et l’évolution de l’aide matérielle et immatérielle de l’aide sociale publique et des œuvres d’entraide se sont développées dans deux directions différentes.

Déplacement systématique des cas des services sociaux vers les œuvres d’entraide

D’un côté, l’aide sociale publique se concentre de plus en plus sur le versement des prestations financières de soutien, le travail des services sociaux est de plus en plus sous pression au niveau économique et temporel, et les services sociaux manquent de plus en plus de temps pour l’accompagnement et la prise en charge à long terme.

Dans le même temps, les œuvres d’entraide ont étendu leur offre, renforcé leurs services de conseil, et elles s’occupent de plus en plus de questions juridiques liées à l’aide sociale. On ne peut parler d’un déplacement systématique des cas des services sociaux vers les œuvres d’entraide. Cependant, lorsque les services sociaux ne remplissent pas leur mission, les personnes concernées s’adressent aux œuvres d’entraide. Les explications concernant les droits des personnes concernées prennent de plus en plus de temps dans les services de consultation de ces dernières. On constate que les personnes qui demandent de l’aide auprès des services publics sont insuffisamment informées de leurs droits et devoirs.

Les fondations interpellées par les services sociaux

Souvent aussi, on entend dire que les services sociaux, très empressés de s’aligner sur les inquiétudes économiques des autorités, adoptent des pratiques beaucoup plus restrictives en ce qui concerne le versement des prestations circonstancielles. Dans ce cas, ce ne sont pas les œuvres d’entraide, mais les fondations, qui doivent prendre la relève, et elles sont même parfois directement interpellées par les services sociaux.

En demandant cette aide, les services sociaux signalent qu’ils ne peuvent remplir une prestation nécessaire parce que les communes et les cantons ne leur en donnent pas les moyens financiers. Ils sollicitent donc les ressources financières des fondations pour des prestations qu’ils devraient remplir eux-mêmes.

Accompagnements insuffisants

L’aide personnelle, c’est-à-dire le conseil et l‘accompagnement des personnes touchées par la pauvreté, représente un point critique. Ni les services sociaux ni les œuvres d’entraide ne disposent des ressources temporelles et financières leur permettant d’offrir un accompagnement et une prise en charge suffisants aux personnes qui en ont besoin. Ni les uns ni les autres ne peuvent offrir une aide à long terme et exhaustive. Dans ce cas, le travail social des églises continue de jouer un rôle prépondérant. Les interviews des experts confirment les évaluations du sondage en ligne. Ils sont unanimes pour dire que cette évolution va se poursuivre ces prochains temps. Les services sociaux vont devoir se concentrer sur l’examen de l’aide matérielle. Il leur manquera de plus en plus les moyens nécessaires pour mener des mesures d’insertion, offrir de l’aide à plus long terme et des prestations circonstancielles.

Un champ d’action s’ouvre ici et les œuvres d’entraide pourraient s’en emparer si elles le voulaient. Elles devraient repenser leur rôle dans la filière de la sécurité sociale, continuer de diversifier leurs offres, se procurer plus de fonds et établir de nouvelles formes de collaboration avec les services sociaux. Le danger réside dans le fait que les œuvres d’entraide endossent des tâches étatiques pour lesquelles elles ne sont ni légitimes ni financées. Pour pallier ce danger, il faudrait renforcer à nouveau l’aide sociale publique.

Dans ce contexte, nous formulons quatre recommandations aux œuvres d’entraide mandataires de l’étude.

■ Premièrement, les œuvres d’entraide doivent faire en sorte que la protection de l’État de droit continue d’être garantie par l’aide sociale.

■ Deuxièmement, les services sociaux doivent redonner un certain poids à l’aide personnelle, qui comprend le conseil, la prise en charge et l’accompagnement des personnes ayant besoin d’aide. Il faut donc redonner plus de ressources à l’aide sociale.

■ Troisièmement, il faut repenser le financement des prestations circonstancielles. Lorsque celles-ci apparaissent nécessaires dans le cadre de la clarification des services sociaux, elles doivent également être financées avec les fonds de l’aide sociale.

■ Et quatrièmement, les œuvres d’entraide sont invitées à prendre la parole plus souvent et avec plus de fermeté lorsqu’elles observent des dérives de l’aide sociale et lorsqu’elles constatent que la réduction et la prévention de la pauvreté menacent de disparaître de l’agenda sociopolitique.

Elles ne doivent pas prendre cette voie chacune de son côté. Nous proposons que les œuvres d’entraide se fédèrent dans une « communauté de travail politique sociale ».

(Résumé par Caritas)


Zurück


Unterstützen Sie den Mediendienst
Hälfte/Moitié mit einer Spende über PayPal:



Bitte teilen Sie unsere Artikel: